Archives, surarmement mémoriel et extase statistique
Julien Prévieux
Catalogue Circuits, Exposition Bertille Bak, Musée d'Art moderne de la ville de Paris, Editions Paris Musées, 2012


Il faudrait revenir en arrière et retracer l’histoire exemplaire des cartes perforées pour bien comprendre ce que les archives nous font et ce que nous pouvons leur faire.

Avant l'émergence de l'informatique, la mécanographie permettait de réaliser les travaux d’enregistrement et de statistique que les ordinateurs réalisent maintenant couramment. Les appareils utilisaient comme support d'entrée des données, des cartes perforées. Avant cela, ces cartes avaient connu un succès considérable dans les métiers à tisser ou pour divers automates - dans les orgues de Barbarie par exemple. Avec elles, à la fin du XIXe siècle, les machines tabulatrices Hollerith avaient permis le recensement des 62 millions de personnes vivant aux Etats-Unis, pour un coût minimum et avec une vitesse de traitement incomparable. La capacité de travail s’en était trouvée totalement bouleversée et, logiquement, ces machines ont été installées à peu près partout : dans les compagnies de chemin de fer, les assurances, les banques… Dans l’entre-deux-guerres, il se passe quelque chose avec ces systèmes : tout, absolument tout, se convertit en données et en informations. Désormais, on classe, on fiche, on mobilise et on le fait à une toute autre échelle.

Aujourd’hui cette histoire peut sembler banale, les cartes perforées ont cédé la place aux capteurs USB et aux disques de plusieurs téraoctets. Preuve, s’il en fallait : les séminaires « Quantified Self » qui regroupent régulièrement tous les inventeurs développant des recherches sur les moyens de se mesurer soi-même. A l’aide de capteurs et de logiciels spécifiques, ils fabriquent des ensembles de données censées faciliter la compréhension de leur propre fonctionnement : certains étudient de près leur sommeil, d’autres suivent l’évolution de leur poids. D’autres encore mesurent l’activité électrique de leur cerveau en situation réelle, quand ils font leurs courses ou en réunion. Il y a eu des précurseurs fameux dans le domaine de l’archive personnelle : Buckminster Fuller enregistrait ses activités toutes les 15 minutes. Sa vie durant, il a tout archivé dans un gigantesque fichier : croquis, tickets de caisse, plans, notes, correspondance, articles de journaux, etc. On dit que c’est la vie la plus documentée au monde, mais c’est sans commune mesure avec ces nouvelles communautés de « quantifiés ».

De la gestion des hommes à la gestion de soi, la surenchère serait-elle sans fin et sans issue ? Allons-nous tous devenir des Alphonse Bertillon du dimanche ? Ou, au contraire, comme Bertille Bak, il s’agirait de reprendre la main sur ces archives pour mieux les réorienter vers une poésie salutaire ?